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Le statut de l'embryon

Introduction

1.- Embryons surnuméraires

Comme je l'ai dit tout à l'heure dans l'allocution d'ouverture de ce Congrès (voir p. 15-22), les techniques de la fécondation extra-corporelle entraînent la formation d'embryons qui ne pourront pas se développer jusqu'à donner naissance à un enfant et seront donc voués à la destruction après avoir servi ou non à des recherches scientifiques. On les appelle embryons surnuméraires.

Presque tous les projets pour légiférer en ce domaine prévoient pour le maintien en vie de ces embryons - par congélation - une limite de quinze jours, après laquelle - je cite un de ces documents- "leur conservation est à proscrire".

Cette limite de quinze jours a été fixée par certains embryologistes de formation purement morphologique (et non pas de formation génétique), mais surtout par certains théologiens moralistes. Ces moralistes prétendent que jusqu'à quinze jours l'embryon humain n'est pas une personne humaine, tout en ayant la potentialité de le deve

nir; pendant ces quinze premiers jours de son existence l'embryon aurait donc -selon eux- un statut particulier, comparable à celui d'un cadavre, l'un ayant la dignité de ce qui a été l'habitacle d'une personne humaine, l'autre la dignité de ce qui va le devenir. En pratique, l'embryon ne sera pas traité comme une personne humaine˙

(1).

2.- Nécessité d'un statut

Pour établir la légitimité de ces techniques et du libre usage des embryons surnuméraires, il est d'importance fondamentale d'établir quel est le statut d'un embryon humain. Ce sera le but de cet exposé (en montrant - entre autres - que les arguments avancés par ceux qui voudraient se réserver ces quinze premiers jours pour disposer libr

ement des embryons humains ne résistent pas à un examen approfondi).

Première partie

3.- Ni homme, ni chose˙?

Le statut de l'embryon "ni homme ni chose" paraît d'emblée arbitraire. C'est un fait reconnu par tous que le développement de l'embryon, dès la conception, c'est-à-dire du moment où l'ovule est fécondé par le spermatozoïde, et jusqu'à sa mort, ne présente aucune discontinuité. Dans le schéma 1 sont tracés sur une ligne les faits biologiques les plus importants de la vie de l'être humain de la conception à la mort : la conception, le début de la nidation, ce fameux quinzième jour, la naissance, la puberté, la mort.

Schéma 1 : Le développement de l'être humain de la conception à la mort

4.- Nidation

Le Docteur Huarte a montré dans l'exposé précédent (p. 65-68) quel est le développement de l'embryon dans les quinze premiers jours. L'ovule fécondé se divise en 2, puis en 4, en 8 etc.; à partir de l'embryon à 12-16 cellules, certaines cellules cessent d'être, à notre connaissance, totipotentes (2) et commencent à se spécialiser. A

ce moment, quelques cellules commencent à s'infiltrer dans la muqueuse et forment avec les cellules de celle-ci ce qui sera le placenta : c'est le début de la nidation. Elle n'est pas un passage essentiel : l'embryon qui jusque-là s'était nourri de la substance de l'ovule et de quelques sucs du liquide sécrété par la muqueuse des

trompes de Fallope, doit maintenant trouver une nouvelle source de nutrition : ce sera le sang de la mère à t

5.- Ligne primitive

Rien ne se passe d'essentiel autour du quinzième jour si ce n'est que l'implantation est terminée et que la différenciation des cellules laisse apparaître le début de la ligne primitive, qui est le début du système nerveux central (SNC) (v. schéma 1). Vouloir lier le début d'une personnalité humaine à cette différenciation paraît

de toute évidence arbitraire : il ne peut s'agir d'une césure essentielle et l'individu à ce stade ne pense pas davantage, immédiatement après cette transformation, qu'il ne le faisait auparavant.

6.- Délai des trois mois

La législation a introduit dans certains pays le délai des trois mois pour l'avortement non punissable, mais cette limite ne signifie absolument rien du point de vue biologique; seule la technique de l'avortement est différente.

7.- Naissance, puberté, mort

A la naissance, qui parait être le fait biologique révolutionnaire, deux êtres humains, unis auparavant l'un à l'autre, l'un ayant besoin de l'autre pour se nourrir, vont se séparer. Le foetus, au moment de la naissance, renverse son système circulatoire, car l'oxygène ne lui vient plus par le sang de sa mère, mais à travers ses propres poumons, et il commence à se nourrir, dès ce moment, par sa propre bouche, son propre estomac et son intestin, et non plus par le sang de sa mère (v.˙schéma 2).

Schéma 2 : Echanges entre la mère et le foetus à travers le placenta

De la mère au foetus:

oxygène, eau, électrolytes,glucides, lipides, protides, vitamines, hormones,anticorps, médicaments (certains), virus (presque tous)

Du foetus à la mère:

CO2 ,eau, urée, déchets

hormones

Quant à l'échange d'informations de caractère psychologique, il ne change pas essentiellement après la naissance, si la mère continue à s'occuper de son enfant, et il n'est pas essentiellement différent de celui qui existe entre un être adulte et son milieu.

La puberté est un phénomène dû au mûrissement de certaines cellules et ne constitue pas une réelle discontinuité - personne ne l'a d'ailleurs jamais considéré autrement.

De cette analyse quelque peu rapide apparaît toutefois, avec suffisamment de clarté, qu'il n'y a que deux vraies discontinuités dans le développement d'un être humain : la conception et la mort.

8.- Conception

Voyons encore une fois de plus près ce qu'est la conception˙(3).L'être humain adulte est constitué par environ 60 billions de cellules (60 millions de millions). Chacune de ces cellules contient 46 chromosomes - sauf cas pathologiques (le mongolisme par exemple. avec 47), sauf certaines classes de cellules (par exemple˙: globules rouges et lymphocytes qui en sont dépourvus) et sauf surtout les cellules germinales - ce qui est particulièrement intéressant pour notre discussion - qui n'en contiennent que 23 ! L'ovule contient 23 chromosomes, le spermatozoïde en contient également 23. De la fusion des deux cellules et des noyaux respectifs il se forme une nouvelle cellule avec 46 chromosomes et dans ces 46 chromosomes est déposé sous forme de milliards de nucléotides ordonnés dans les molécules d'ADN (acide désoxyribonucléique) un génome totalement nouveau(4), différent du génome du père et de celui de la mère, unique et caractéristique de l'individu de nature humaine qui s'appellera plus tard Pierre, Henri, Elisabeth ou Marguerite. Voici le schéma de la fusion (v.˙schéma 3).

 C'est là la vraie, la seule discontinuité dans le développement de l'individu, de la conception à la mort. Si la personne humaine ne commence pas là, personne ne pourra jamais dire quand elle commence(5). Le génome(6) de cette première cellule contient déjà toutes les informations qui donneront à l'individu Pierre, Henri, Elisabeth o

u Marguerite leurs caractéristiques physiques et spirituelles : son sexe est déjà déterminé, la couleur de ses yeux et de ses cheveux, ses empreintes digitales, les traits de sa figure, sa taille et toutes ses proportions, mais aussi son fond caractériel, ses aptitudes intellectuelles, artistiques, humaines, etc. etc...Un nouvel individu est là. Cet individu a la nature humaine, biologiquement consignée dans la structure de ses chromosomes. Nous verrons plus loin que l'homme est homme parce qu'il possède une âme spirituelle et immortelle. La matière humaine biologique appelle irrésistiblement une telle âme et cette âme est la cause qui, à partir de deux gamètes humains, forge un nouvel individu. Cet individu est donc une personne humaine.

9.- Mort

A la mort nous avons séparation du principe vital ordinateur et débandade des cellules devenues "orphelines". Cette débandade est la preuve évidente qu'il n'y a plus de principe directeur et coordinateur, mais qu'il y en avait un auparavant.

10.- Gamètes in vitro

La fertilisation in-vitro montre bien que des deux gamètes humains réunis in-vitro va sortir un être de nature humaine, puisqu'on pourrait même le faire porter par une femelle d'une autre nature ( ce qui a déjà été fait, en 1984, chez des animaux) (7). 11.- Fusion sodium-chlore

On pourrait faire la comparaison suivante : le sodium est un élément chimique bien caractéristique, le chlore également; leur fusion, de caractère d'ailleurs explosif, est provoquée par l'affinité chimique de l'un pour l'autre et donne du chlorure de sodium, une espèce chimique totalement différente du sodium et du chlore (v. schéma

4).

Schéma 4 : La fusion du sodium et du chlore donne naissance à une espèce totalement différente, le chlorure de sodium, grâce à l'affinité chimique entre ces deux éléments, qui joue un rôle analogue à celui de l'âme réunissant les 23 chromosomes de l'ovule et les 23 chromosomes du spermatozoïde en une unité nouvelle de 46 chromosomes: le nouvel individu.

De même l'ovule de la mère et le spermatozoïde du père, aptes à fusionner, fusionnent grâce à un principe déterminant et coordinateur (l'âme) et donnent naissance à un individu de l'espèce humaine totalement nouveau (8).

12.- L'embryon, personne humaine

La conclusion de ce que je viens d'exposer est donc celle-ci : l'embryon est un individu possédant la nature humaine, il est donc une personne humaine. De plus, il est unique et ne peut être confondu avec un autre. Les informations contenues dans les chromosomes déterminent à la fois son individualité et sa nature humaine et donc son caractère de personne humaine. Il a donc tous les droits d'une personne humaine, et en premier lieu le droit qui détermine tous les autres : le droit à conserver son existence.

Deuxième partie

13.- Précisions nécessaires

Les notions d'individu, de nature humaine, de personne et d'animation n'étant pas univoques pour tout le monde, il m'a paru utile de revenir sur elles et de donner - dans cette deuxième partie de mon exposé - quelques précisions à leur sujet. Cela voudrait servir à rendre plus convaincantes la démonstration que je viens de donner et la r_Nfutation des objections qui seront traitées dans la troisième partie.

14.- Qu'est-ce qu'un individu?

Individu ne signifie pas en premier lieu "indivisible", comme trop souvent on le sous-entend, mais signifie plus précisément un être singulier. La notion d'individu s'oppose donc non pas à divisible, mais à multitude. L'individu doit réunir en soi tous les caractères essentiels d'une certaine nature. Donnons un exemple : qu'est-ce qu'une bou-teille˙? Un récipient pouvant contenir du liquide, muni d'un col permettant de boire au goulot. S'il n'y a pas de col ou si le col est trop évasé, ce sera un récipient pouvant contenir du liquide, mais ne permettant pas de boire au goulot. Ce ne sera plus une bouteille, mais quelque chose d'autre, par ex. un bocal, auquel on peut boire, par succion, mais pas au goulot. Si je divise la bouteille de n'importe quelle manière, ce ne sera plus une bouteille. Il en est de même pour beaucoup d'autres objets (de ce fait, vient probablement l'identification d'individu et d'indivisible).

Tout le contraire pour l'embryon ! Prenons un embryon de deux cellules˙: par une technique qui est aujourd'hui au point, je peux diviser cet embryon en deux cellules sans détruire ni l'une ni l'autre : chacune d'elles est à son tour un embryon qui continue à être un individu de la nature humaine. Chacune de ces deux cellules possède les 46 chromosomes caractéristiques de la nature humaine, chacune de ces deux cellules est un individu capable de se développer en un adulte de nature humaine, une personne humaine adulte. Nous reviendrons plus loin sur ces faits pour en préciser toute leur portée.

15.- Qu'est-ce que l'homme?

Lors de son voyage autour du monde sur le "Beagle" et particulièrement lors de son séjour aux îles Galapagos, Darwin eut l'intuition que les espèces des êtres vivants dérivaient les unes des autres par des mutations successives, dues -selon lui- à l'influence du milieu, interprétées aujourd'hui comme un effet de mutations génétiques provoquées par des agents chimiques ou physiques. L'intuition de Darwin, déjà envisagée avant lui par Lamarck, rapidement connue et adoptée dans le monde des naturalistes et développée ensuite par Spencer, Huxley, Haeckel et d'autres devint bientôt celle que l'on appelle encore aujourd'hui la théorie de l'évolution. A notre avis, elle ne mérite pas ce titre, car on désigne correctement par théorie une construction de l'esprit apte à expliquer tous les faits connus dans un certain domaine de connaissances et apte aussi à en découvrir d'autres. Or la prétendue théorie de l'évolution n'explique de loin pas tous les faits connus concernant le passage éventuel d'une espèce à l'autre : de nombreuses observations anciennes et récentes soulèvent aujourd'hui de plus en plus de difficultés que la théorie de l'évolution n'est pas en mesure d'expliquer.

Toutefois cette "théorie" peut continuer à être prise en considération sous la forme d'hypothèse. Elle inclut -bien sûr- l'apparition de l'homme˙: c'est d'un primate que seraient issus, parallèlement, par mutations différentes, d'un côté le singe, de l'autre l'homme. Cette hypothèse n'est pas à condamner a priori, à condition toutefois qu'elle n'arrive pas - comme elle le fait souvent- à nier à l'homme tout élément spirituel.

L'homme est, en effet, corps-et-esprit. Déjà Socrate et Platon avaient démontré la nécessité d'admettre que l'homme est habité - selon leur langage- par une âme immortelle et spirituelle : l'esprit. Chacun peut de lui-même s'en rendre compte. Si l'homme n'était pas esprit, comment serait-il capable d'imaginer des formes géométriques parfaites, d'abstraire du réel son contenu physique, mathématique et métaphysique, de découvrir les lois de la nature, les lois physiques et les lois éthiques, capable de discerner des finalités, capable d'entrevoir un au- delà de la mort et de concevoir la notion même de Dieu ?

Cet esprit ne peut être issu de la matière, car de la matière ne peut surgir que de la matière et la matière ne peut concevoir des choses spirituelles. Lorsque l'on considère les merveilleuses qualités de l'esprit humain, on ne peut plus faire l'économie d'un Etre Créateur et Pur Esprit, le Seul qui puisse avoir créé l'esprit de l'homme. L'homme est corps-et-esprit et son esprit est un être spirituel créé directement par Dieu. C'est cet esprit qui a mis l'homme debout. L'homme donc est homme, a la dignité de l'homme, possède les droits de l'homme, car il a une âme spirituelle et immortelle. Il n'y a pas d'autres fondements valables en dehors de celle-ci.

Si l'animal "homme" était issu d'un primate simplement par une série de mutations chimiques et physiques, il ne pourrait développer toutes ces activités propres de l'esprit. Il ne serait qu'un animal supérieur, supérieur par le fait de posséder un cerveau beaucoup plus développé que celui de son cousin le singe, possédant une raison qui serait une machine à fabriquer des raisonnements, comme on peut espérer aujourd'hui qu'une machine électronique pourrait aussi le faire, mais incapable de toutes les activités que nous avons citées comme propres à l'esprit.

Finalement, si l'homme n'était qu'un animal supérieur parce que son cerveau est plus développé que celui de n'importe quel autre animal et pouvait être comparé ainsi à un puissant ordinateur, sa valeur et sa dignité dépendraient uniquement de la valeur de son ordinateur. Il s'ensuivrait que la valeur de l'homme, sa dignité, ses droits seraient très différents d'un individu à l'autre, et l'homme devrait pouvoir être considéré comme une chose de valeur marchande et périssable, enfin, en un seul mot, comme une chose plus ou moins utile, que l'on garde ou que l'on jette selon son degré d'utilité. Que Dieu nous en garde !

16. Qu'est ce qu'une personne?

Ce n'est pas mon intention d'ouvrir ici une longue parenthèse de haute philosophie; il me semble toutefois utile de donner une idée simple, mais claire de ce qu'est une personne.

Jamais l'on n'a dit, jamais l'on ne dira qu'une plante ou un animal est une personne. Parce que ce qui fait la personne est la dignité d'un être unique, non reproductible, irremplaçable, indestructible, spirituel et immortel (ou éternel).

Si l'homme n'était qu'un cerveau extraordinairement développé parmi tous les autres hominidés, l'homme n'aurait que la dignité du plus fort. Alors que sa dignité est beaucoup plus grande que celle du plus fort et que l'on est d'accord d'attribuer la même dignité à tous les hommes, aux plus forts comme aux autres.

Ce qui donne à l'homme sa dignité. ses droits et toutes les qualités mentionnées ci-dessus c'est la présence en lui d'une âme spirituelle et immortelle. C'est cette présence, et uniquement elle, qui fait de lui une personne. Il n'y a pas d'autre fondement qui fait la dignité de chaque homme autre que celui-là.

On doit alors se demander : pourquoi l'homme a-t-il reçu une âme spirituelle et immortelle˙? Seul le Christianisme a une réponse absolument satisfaisante à cette question. Ailleurs il n'y a pas de réponse. Mais le fait est certain: l'homme est une personne car il a une âme spirituelle et immortelle.

17.- L'animation.

Nous prétendons que l'animation qui donne à l'embryon le statut de personne humaine a lieu au moment même de la fusion des gamètes. Il convient de préciser ce que nous entendons par animation, et d'expliquer ce qu'est l'âme et pourquoi l'animation a lieu au moment de la conception.

Certains philosophes ont émis l'opinion que Dieu crée l'âme avant le corps et qu'il l'infuse ensuite dans un corps possédant déjà tous les organes permettant à l'âme d'exprimer complètement sa personnalité, comme un conducteur d'automobile qui s'installerait au volant d'une voiture toute prête à rouler.

Cette manière de concevoir l'infusion de l'âme et le moment le plus propice pour son actualisation ne correspond nullement à l'idée qu'il convient de se faire de l'âme. L'âme est un principe actif qui agit de manière constructive, formante et constituante du corps humain dès le moment même de la fusion des gamètes. De la fusion des gamètes résulte un corps humain˙: il faut qu'une âme humaine ait été là. Au-dessus de la flèche du schéma 3 (v. p.74) on pourrait mettre le mot "âme" en analogie avec les mots "affinité chimique" inscrits au-dessus de la flêche du schéma 4 (v. p.75). L'âme - nous l'avons vu précédemment - est un esprit créé directement par Dieu, un principe infusé dans une matière apte à en subir l'action déterminante; elle n'est pas quelque chose qui se développerait peu à peu au fur et à mesure que la construction des organes progresse. Il convient de distinguer l'âme de ses fonctions. Celles-ci se développent effectivement de manière progressive. L'infusion de l'âme par contre est un événement ponctuel, qui opère une transformation essentielle; elle est une césure nette entre ce qui existait auparavant et ce qui sera après.

Une comparaison va nous aider à mieux concevoir l'idée que nous nous faisons de l'âme. Le sculpteur qui a dans sa tête l'image de la statue qu'il veut sculpter en grandeur nature pour représenter un personnage, cherche d'abord un bloc de marbre ou de pierre dont les dimensions correspondent à cette image qu'il va sculpter : assez haut, assez large, ne contenant pas de défauts -par ex. pas d'inclusions de marbre ou de pierre noire qui viendraient à se trouver au milieu de la figure du personnage ce qui la rendrait ridicule, tandis que le plan du sculpteur était de faire une image respectueuse du personnage en question. En un mot : il cherche une matière apte à recevoir fidèlement l'image qu'il a dans son esprit. Celle-ci va maintenant diriger la main du sculpteur et son ciseau pour se réaliser dans le marbre ou la pierre. De manière analogue les deux gamètes avec chacun 23 chromosomes, mis en présence les uns des autres, sont matière apte à recevoir la nouvelle personnalité˙: l'âme va les forger et le génome de la nouvelle cellule issue de la fusion des deux gamètes est déjà un résultat de l'action de l'âme créée simultanément au début de cette action. Une unité corps-et-esprit a été créée, une personne humaine a été créée, celle qui s'appellera Pierre, Henri, Elisabeth ou Madeleine (9).

Après cet exposé sur l'animation chez l'homme on pourrait se poser la question: que se passe-t-il chez les animaux? Les animaux ont-ils une âme ? Nous avons dit - en négligeant par souci de simplicité la contribution des autres éléments cellulaires - que les 23 chromosomes des deux gamètes humains sont la matière apte à recevoir une âme humaine, laquelle façonne ces deux fois 23 chromosomes et en fait le génome d'un homme corps-et-âme, âme spirituelle et immortelle.

Que se passe-t-il alors lorsque les 22 chromosomes de l'ovule de la femelle orang-outang et les 22 chromosomes du spermatozoïde de son mâle sont mis en présence l'un de l'autre et fusionnent par eux-mêmes pour donner le génome composé par 44 chromosomes d'un nouveau petit orang-outang ? Le principe constructeur et coordinateur est dans ce cas un principe ni spirituel ni immortel, mais situé dans la matière elle-même - le fait est évident . L'orang-outang n'a jamais inventé les mathématiques ni d'autres spiritualités ; ce principe est logé dans la nature des chromosomes et des gènes de l'orang-outang. Chez l'homme les chromosomes de chaque gamète ne sont pas seulement plus nombreux d'une unité, ils contiennent, peut-on dire, une infinité d'informations en plus et sont aptes à recevoir l'âme spirituelle. Cette aptitude à recevoir l'âme spirituelle est en même temps un appel irrésistible à la recevoir. Ici la comparaison du bloc de marbre est dépassée par une réalité beaucoup plus profonde.

Troisième partie

18.- Objections

Nos conclusions ne sont pas acceptées par tout le monde: le subjectivisme moral et le positivisme scientifique sont les causes sous-jacentes à un certain nombre d'objections (voir mon allocution d'introduction à ce Congrès, p. 15-22, ainsi que l'exposé du Dr. Suarez, p. 99-113).

Je veux exposer et critiquer maintenant les principales de ces objections de ceux qui ne partagent pas notre point de vue.

19.- Animation chez Thomas d'Aquin

Parmi ceux qui refusent nos conclusions, quelques-uns font appel, entre autres, à un argument d'autorité et citent Thomas d'Aquin, qui fixait le début de l'animation, c'est-à-dire le début du caractère de personne humaine, au 40e jour pour les individus mâles et au 80e jour pour les individus femelles. Négligeons ici cette différence du sexe masculin et féminin qui a été définitivement et totalement abandonnée. Sur quoi se basait Thomas d'Aquin pour fixer au plus tôt au 40e jour le début de l'animation (10)? Sur des observations purement macrosco-piques, faites d'ailleurs non par lui-même, mais par Aristote, avec les seuls moyens dont disposait le naturaliste de son époque : l'observation directe. Aristote ignorait le rôle génétique de la mère et lui attribuait pendant la grossesse uniquement le rôle de réceptacle nourricier; la contribution féminine fournissant au spermatozoïde l'ovule n'a été découverte qu'en 1875 et l'apport génétique de la mère par 23 chromosomes qui fusionneront avec les 23 chromosomes du spermatozoïde est une découverte de la deuxième moitié de notre siècle; tout cela explique aussi certains faits sociologiques concernant les droits paternels des temps et des cultures anciennes. La procréation pour Thomas d'Aquin et son époque provenait uniquement de l'homme qui donnait sa semence. Celle-ci ne présentait à l'examen macroscopique que l'aspect d'un liquide laiteux devenant successivement un grumeau sanguin, mais qui n'atteignait qu'aux environs du 40e jour une forme humaine. Or pour Thomas d'Aquin, comme pour Aristote, l'âme, principe de la nature humaine ne peut prendre possession de la matière que si cette matière est apte à la recevoir, et la prise de possession doit se manifester par quelques signes évidents, ce qui n'était pas le cas pour un observateur macroscopique. Si Thomas d'Aquin avait disposé des connaissances d'embryologie et de biologie moléculaire que nous possédons actuellement, il aurait sans autre considéré les 23 chromosomes de chaque gamète humain, dans le milieu où la conception a lieu, comme la matière apte à recevoir l'âme humaine qui va les fusionner dans le génome de la nouvelle personne qui ainsi naît.

20.- Système nerveux central

Le deuxième argument est celui qui n'admet la présence d'une personne humaine s'il n'y a pas au moins le début d'un système nerveux central (SNC), c'est à dire le début d'un cerveau pour recevoir et pour donner les impulsions neurologiques. Cet argument est analogue au précédent et se fonde sur une conception matérialiste de l'âme. L

'âme, être spirituel, principe constructeur et coordinateur, n'a pas à être localisée dans un organe (le cerveau par exemple), ni dans une fonction particulière (la faculté de recevoir ou de donner des impulsions neurologiques). Il y a des vieillards et des personnes dans le coma dont la fonction pensante ne se manifeste d'aucune maniè

re et qui pourtant sont encore des personnes humaines et possèdent toujours une âme ! Si l'on veut poser des exigences matérielles particulières, on pourra se demander à n'importe quel moment du développement de l'embryon, du foetus et même de l'enfant ou du vieillard si elles sont là ou pas. Cette manière de voir les choses me semble dériver de la conception évolutionniste et matérialiste selon laquelle l'esprit surgit de la matière et par une complication toujours plus poussée. Or l'esprit, l'âme, nous l'avons vu dans l'introduction, est un être simple, qui ne peut pas surgir de la matière, mais qui a la fonction du principe constructeur et ordinateur. L'âme est là dès le moment où il faut coordonner la fusion des deux gamètes. Les deux gamètes avec chacun 23 chromosomes et autres éléments spécifiques sont la matière apte dont parle Thomas d'Aquin.

21.- Sur la gémellation

Le troisième argument en faveur de l'hypothèse que la personne humaine n'apparait qu'au quinzième jour est beaucoup plus subtil˙: il est dû à des moralistes et se fonde sur le phénomène de la gémellation, effectivement possible jusqu'au quinzième jour. La naissance d'un être humain n'a pas lieu uniquement par la fusion des deux gamètes, l'ovule et le spermatozoïde ; elle peut aussi avoir lieu par scission naturelle (gémellation) ou artificielle (clonage) d'un embryon bi- ou pluri-cellulaire.

Schéma 5 : Gémellation spontanée

 

Le schéma 5 montre ces différentes possibilités˙:

(Il est tiré de Embryologie humaine, de Jacques Poirier, Isabelle Cohen et Jean Baudel, Maloine S.A. éditeurs, Paris 1973).

1) La gémellation peut avoir lieu au 2e jour par scission de l'embryon bicellulaire en deux embryons monocellulai-res˙(cas˙No 1).2) Elle peut avoir lieu par scission du bouton embryonnaire environ au 7e jour (cas No 2).3) Elle peut avoir lieu par scission du disque embryonnaire aux environs du quinzième jour (cas No 3).

Nous nous arrêterons au premier cas, amplement suffisant pour notre propos. L'embryon bicellulaire (voir en haut, à gauche, du schéma˙5) se partage en deux cellules, chacune desquelles est un individu possédant en entier la nature humaine, chacune est une personne humaine, chacune pourra devenir un adulte humain.

Voici maintenant l'argument de certains moralistes (entre autres les catholiques Böckle et Curran, le protestant Ringeling et l'anglican Dunstan) (11) qui suivent tous à peu près le même raisonnement : "l'individualité d'un être spirituel a comme prémisse indispensable que cet être doit pouvoir être considéré comme unique et indivisible

". Jusqu'au quinzième jour après la conception il peut y avoir scission, soit par voie naturelle (gémellation), soit artificiellement (clonage)˙: l'embryon avant le quinzième jour n'étant donc pas indivisible, ne peut pas - selon eux - être considéré comme un individu, donc pas non plus comme une personne humaine. En donnant plus haut les preuves que l'embryon est un individu, nous avons déjà répondu en soi à cette objection fallacieuse. Mais examinons l'objection en elle-même. Cette individualité - nous l'avons vu - existe dans l'embryon car l'embryon possède -dès la conception- toutes les caractéristiques de l'espèce humaine˙; il réunit en lui les conditions indispensables au statut de l'individu et à l'appartenance à l'espèce humaine˙: il est donc un individu possédant la nature humaine, il est une personne humaine.

L'erreur de ces moralistes est évidente : l'indivisibilité n'est pas l'essentiel, bien que souvent après la scission d'un être vivant ou d'un objet quelconque, chacune des parties ne réunisse plus en elle toutes les caractéristiques de l'espèce. Le cas de cet embryon est tout à fait différent. Par la nature particulière de cette scission, chacune des parties conserve toutes les caractéristiques de l'espèce, chacune est un être individuel possédant la nature humaine entièrement, qui possède déjà une âme humaine ou qui l'appelle irrésistiblement. L'embryon était une personne humaine avant la gémellation (ou le clonage) : les deux embryons issus de la scission le sont aussi.

Aux considérations précédentes les pourchasseurs du début de la personne humaine seulement au quinzième jour en ont ajouté une autre˙: si l'embryon avant la scission par gémellation ou par clonage était une personne humaine et possédait donc une âme, qu'est devenue sa personnalité, son âme, au moment de la scission˙?

La divisibilité est une propriété exclusive de la matière ; l'esprit est par nature simple et indivisible. On ne peut pas partager en deux la personnalité ou l'âme d'un individu. En déduire qu'il n'y avait ni personne humaine ni âme auparavant, car maintenant il y en a deux, est simpliste. Si les deux gamètes fournissant chacun 23 chromosomes et autres éléments cellulaires sont - comme nous l'avons déjà dit - une matière apte à recevoir l'âme humaine qui les forge en un nouvel individu possédant 46 chromosomes et la nature humaine, d'autant plus est matière apte à recevoir une âme humaine la cellule ou les cellules totipotentes se séparant de l'embryon originaire. Il doit donc y avoir eu, au moment de la scission, infusion d'une âme nouvelle dans l'un des deux embryons.

22.- Clonage

Ici surgit alors un nouvel aspect de la notion d'individu. Reprenons le processus de la scission selon un autre schéma (celui du clonage), mais essentiellement identique à celui de la gémellation naturelle.

Schéma 6 : Clonage d'un embryon de huit cellules (expérience déjà réalisée en laboratoire)

Chacune des huit cellules de l'embryon octocellulaire est encore totipotente, c'est à dire qu'elle possède à elle seule la faculté de donner lieu à un individu adulte complet. Mais elle ne peut développer cette faculté que si elle a été séparée des autres, soit par gémellation, soit par clonage. Aussi longtemps qu'elle forme avec les

autres une unité (= soma), elle reste soumise à un seul principe coordinateur, elle assumera le rôle subordonné que ce principe va lui imposer. C'est la preuve que ce principe ordinateur existe et qu'il ne se trouve pas dans l'une plutôt que dans l'autre des huit cellules : vouloir localiser un principe spirituel, l'âme, est une absurdité! Quelques-unes de ces cellules iront s'infiltrer dans la muqueuse utérine et donneront lieu au placenta, organe étranger qui à la naissance sera abandonné par l'individu. Cela ne signifie pas qu'elles n'étaient pas totipotentes auparavant, ni que le "tout" n'avait pas d'âme.Celles qui, par gémellation ou par clonage, ont été séparées de l'embryon originaire constitueront un nouveau "tout", un nouvel individu, animé par un principe constructeur et ordinateur, avec une âme nouvelle à elles.

Il n'est finalement pas du tout nécessaire qu'au moment de la scission le principe coordinateur de l'embryon précédent "meure" (c'est à dire quitte le corps qu'il animait); il convient davantage qu'il continue à exister dans l'un ou l'autre des individus qui se sont formés, et qu'un nouveau principe coordinateur prenne possession des autres parties.

Conclusions

23.- L'embryon˙: un homme.

Dans la première partie de cet exposé nous avons prouvé que l'embryon humain est -dès la conception- une personne humaine, car il en possède les deux caractères essentiels : il est un individu et possède la nature humaine : IL EST UN HOMME. Dans la troisième partie nous avons réfuté les principales objections tendant à nier à l'embryon jusqu'au quinzième jour le statut de personne humaine.

Nous pouvons maintenant ouvrir le débat sur les conséquences qui s'imposent pour un comportement rationnel de ceux qui ont affaire à des embryons et pour ceux qui ont à légiférer en la matière. S'il leur arrivait de ne pas suivre nos conclusions, je répète ce que j'ai dit dans mon allocution d'ouverture : pour se comporter avec des emb

ryons et pour légiférer sur eux comme s'ils n'étaient pas des personnes humaines, il faut d'abord le prouver.

Edgardo Giovannini

 

(1) Les juristes qui se préoccupent de lege ferenda suivent presque sans exception l'idée que l'embryon de moins de 15 jours n'est pas une personne humaine. Voir par exemple:

- Dr Christian Brückner, Künstliche Fortpflanzung und Forschung am Embryo in vitro- Gedanken de lege ferenda dans Revue suisse de jurisprudence, 81e année, 15 déc. 1985, p.381-390. (Le Dr Brückner a été le conseiller juridique de l'Académie Suisse des Sciences Médicales lorsque celle-ci a établi ses Directives concernant la fertilisatio

n in vitro et la recherche sur les embryons).

(2) On appelle totipotente une cellule capable -dans des conditions favorables- de donner lieu à elle seule, au développement conduisant à l'individu adulte de l'espèce correspondante.

(3) Le processus biologique de la conception est un fait complexe et extrêmement riche en finesses. Il commence au moment où un spermatozoïde se colle avec sa tête à la membrane de l'ovule et la pénètre en la rendant immédiatement impénétrable pour d'autres spermatozoïdes également collés à elle. Cette membrane, le suc cellulaire et son contenu, les deux fusionnent maintenant et finalement il n'y a plus qu'une seule cellule, un seul suc cellulaire, un seul noyau contenant maintenant non plus 23, mais 46 chromosomes. Un nouvel individu est là, avec des propriétés tout à fait nouvelles. Les gamètes ne se reproduisent pas. Ce nouvel individu déclanche maintenant un processus de reproduction téléoréglé qui ne s'arrêtera que quand un être humain adulte sera là et jusqu'à sa mort. Cet adulte n'est pas simplement un animal supérieur, mais un être tout à fait spécial, un être corps-et-esprit et ce qui a mis en mouvement ce processus ne peut être qu'un principe spirituel (v. deuxième partie de cet exposé).

(4) Voir François Gros, Le secret des gènes, Le Seuil, Paris 1986, p. 259 ss.

(5) La continuité du développement de l'être humain apparaît également avec évidence si on le parcourt à rebours : de l'âge adulte à la conception. On ne voit vraiment pas quand l'homme adulte cesserait d'être homme, sauf à la conception. (6) Voir exposé du Dr. Huarte, p. 65-68.

(7) J. Testard. L'Oeuf Transparent, Flammarion, Paris 1986, p. 142.

(8) L'affinité chimique peut être définie comme la "tendance" de deux substances chimiques à se réunir entre elles. Elle constitue un difficile problème épistémologique: qu'il suffise de dire qu'elle est exprimée par le travail maximum pouvant être obtenu lors de la réaction. Non moins difficile est la définition de l'âme en termes analogues: elle ne préexiste pas en tant qu'être réel, mais elle est là lors de la fusion et elle la détermine.

(9) Jean Bernard, président du Comité National d'Ethique Médicale en France disait récemment, dans un entretien télévisé, qu'il faut reconnaître à l'embryon des potentialités humaines. Et cela suffirait pour lui garantir les mêmes droits ou presque que ceux d'une personne humaine. Mais ce mot de potentialité prête à équivoque. Il y a en effet différentes sortes de potentialités. On peut dire en effet que l'enfant de deux ans a la potentialité d'apprendre le latin, mais il ne l'aura appris par exemple qu'à quinze ans (potentialité lointaine); on peut dire que l'enfant de quinze ans a la potentialité de parler latin, qu'il a entre temps appris, mais qu'il ne parle pas en ce moment (potentialité voisine). On peut dire que l'oeil a la potentialité de voir, mais l'oeil ne voit pas, lorsque quelqu'un dort ou ferme les paupières ou est affecté de cataracte.

L'embryon a des potentialités˙: la potentialité de créer une ligne primitive qui n'est pas encore là, de créer un système nerveux central qui n'est pas encore là, des organes qui ne sont pas encore là; mais il n'a pas la potentialité de devenir une personne humaine˙: il l'est déjà. Car ce qui fait la personne humaine, c'est l'âme, et l'âme est là dès la conception. L'âme est le principe qui forgera les organes nécessaires pour que la personne humaine puisse s'exprimer par son intelligence, sa volonté, sa mémoire, son imagination, etc...L'âme toutefois ne s'identifie pas avec ces fonctions˙: elle en est le principe.

(10) (note de la rédaction)˙: La question de l'animation au sens de Thomas d'Aquin est traitée d'une manière spécifique par le Prof. Jean de Siebenthal dans l'exposé suivant (p. 91-98)

(11) a) Franz Böckle dans "Handbuch der christlichen Ethik", Herder Verlag, Freiburg i. Br.,Band 2, p.43; et al.l.;b) G.R. Dunstan : In Vitro Fertilization : The Ethics, Human Reproduction, vol.1,p.41-44, IRL Press Limited, Oxford, England;c) Hermann Ringeling : "Recht auf Leben" - Fragen zur ethischen Verantwortung, Neue Zürcher Zeitung 7.5.85.d) Charles E. Curran, Transition and Tradition in Moral Theology, University of Notre-Dame Press, Notre-Dame , Indiana 46556, 1979, p. 208-229 et al.l.